Interview : Peter Zaremba (chanteur des Fleshtones)

(version longue de l’interview parue dans Rock & Folk en septembre 2018)

Peter Zaremba, célèbre frontman des mythiques Fleshtones, est aussi le Comte Psychédélique. Il sort aujourd’hui sous ce pseudo son premier 45 tour vinyle en français. Deux titres complètement inédits chantés en français dans la plus pure des traditions yéyé des années 60, dont une version renversante de « Don’t You Know It » d’Arthur Alexander. Un américain chantant en français et reprenant un classique du rhythm and blues de son pays sur la face B, il fallait oser ! Les titres ont été écrits, produits et arrangés aux Studios Cold Cuts de New York par Florent Barbier (ex-Roadrunners). Florent Barbier a aussi collaboré par le passé avec, entre autres, des artistes aussi prestigieux qu’Elliot Murphy, Deniz Tek ou encore les Fleshtones. Le single est dédié à la mémoire de Mimi, batteur des Dogs, récemment disparu ainsi qu’à Jean-Luc Le Dû, célèbre sommelier français de New York et très grand ami de Peter, lui aussi décédé très brutalement en fin d’année 2017 – il était une figure emblématique de New York, et Peter avait fait beaucoup de fêtes avec lui. Ce disque est comme un bon cru français, forcément rare (tiré à 500 exemplaires). On le doit bien sûr à Peter mais aussi à Francis Puydebois du label Foo Manchu. Espérons ne pas attendre le prochain Record Store Day pour que le Comte Psychédélique ne reprenne du service ! A la lecture de l’interview, on peut être rassuré…

Thee Savage Beat : A tes débuts avec les Fleshtones ou étant enfant avais-tu entendu parler du succès du yéyé en France?

Peter Zaremba : Quand j’étais petit, on entendait un peu de yéyé français – surtout dans les films, jamais à la radio. En fait non, je me trompe, j’entendais du rock français à la radio au Québec dans les années soixante. J’aimais bien ça, mais l’idée répandue à l’époque, c’était que les Français ne savaient pas jouer du rock and roll, ou, comme le disait Johnny « Le rock français… c’est un peu comme le vin anglais » (j’ignorais qu’il avait autant le sens de l’humour). Cependant, avant les Beatles, on disait aussi que les anglais non plus ne savaient pas jouer du rock and roll. Ah, les croyances populaires !

« Je n’arrêtais pas de demander, « c’est qui, ça ? », « c’est quoi, ça ? ». J’étais conquis !« 

La première fois où je me suis vraiment mis à écouter du yéyé, c’était lors de cette nuit mémorable au Palace à Paris, à nos débuts. Cette nuit-là, on est sortis dans Paris, et on a entendu tous ces trucs super, pas seulement du yéyé – Hardy, Ferrer, Polnareff – ou encore Nino Ferrer, incontournable, Ronnie Bird, également, et puis les Chaussettes Noires, et Dutronc, bien entendu. Je n’arrêtais pas de demander, « c’est qui, ça ? », « c’est quoi, ça ? ». J’étais conquis !

Vous aviez déjà sorti un MiniAlbum (10 pouces) en Français « Allo Brooklyn Ici Montmartre » sur le label Poussinet, avec Tony Truant, il y a t-il eu d’autres essais auparavant en Français avec les Fleshtones?

Une seule fois (Oh, tu connais notre disque avec Tony !). On a repris la tentative de Michel Polnareff de percer dans la pop en anglais avec son titre « Time Will Tell ». Un super titre. Il avait demandé à Keith Reid, le parolier de Procol Harum, de lui écrire des paroles en anglais. Je ne pense pas que Keith lui ait donné exactement ce qu’il voulait, mais on a inversé le procédé, et on a traduit les paroles en français – « Les Temps Dira » ! C’était la face B de notre 45T ‘Jet Set Fleshtones ». Notre Keith Streng a fait remarquer que ce titre aurait dû être inclus dans notre dernier album « Budget Buster ». J’avais oublié qu’il n’avait figuré sur aucun album ! Alors, essayez de dénicher « Les Temps Dira » (sorti sur Yep Roc Records en 2007 et produit par Jim Diamond de Ghetto Recorders de Detroit, MI). En parlant de notre disque avec Tony, j’adorerais réenregistrer « D’accord Tony D’accord » avec Florent – Le Comte Psychédélique n’a pas dit son dernier mot !!!

D’où t’es venue l’idée de sortir un 45 t en Français sur ton propre nom à l’occasion du record store day?

Les Fleshtones n’étaient pas trop occupés l’an dernier. J’avais beaucoup de temps à tuer, si je puis dire. On a enregistré au studio de Florent Barbier, le batteur du grand groupe de rock and roll français The Roadrunners. On a beaucoup tourné avec eux. En tout cas, vu que les Fleshtones enregistrent souvent en espagnol, Florent et moi, on s’est dit qu’on pourrait essayer d’enregistrer un truc en français. C’est pas du tout évident pour des anglophones, mais Florent est quasiment bilingue (!!!) et il m’a promis d’être mon coach. Donc on avait du temps libre, les Fleshtones étaient « dispersés aux quatre vents », et on a décidé d’enregistrer. En plus de la batterie, Florent est un excellent multi-instrumentiste. Il a joué de tous les instruments – guitares, basse, batterie, il a chanté, réalisé et enregistré. J’ai fait le clavier, l’harmonica, et le lead vocal. Il n’y a pas d’autre Fleshtones sur cet enregistrement, excepté notre bassiste originel Jan Marek Pakulski, qui a été excellent aux choeurs ! On a enregistré trois chansons, c’était parfait pour un 45T. Yeproc, le label des Fleshtones, n’était pas chaud pour sortir un 45T solo de Zaremba, encore moins en français, donc j’ai cherché ailleurs. Keith Streng m’a conseillé d’en parler à Francis Puydebois, qui avait sorti un album de son ami Deniz Tek. Francis est venu voir les Fleshtones la dernière fois qu’on a joué à Bordeaux, on s’est parlé, et c’était fait !

Où avez-vous enregistré le 45 Tours et dans quel ambiance?

On a enregistré les morceaux dans le home studio « Cold Cuts Productions » de Florent à Williamsburg à Brooklyn, très près de chez moi. C’était à trente minutes de chez moi à pied, quinze en vélo. .On a principalement travaillé tous les deux avec Florent donc l’atmosphère était très détendue. Bien sûr j’étais très conscient de mes limites en français, donc c’était bien d’avoir Flo pour me coacher. On se connaît depuis longtemps et il a été très patient, à un point que l’on ne peut imaginer !

« On pensait que ça fonctionnerait très bien en français, un peu comme une chanson des sixties. N’ais-je pas raison ?« 

Comment as-tu écrit ta chanson Le tueur du dernier étage et de quoi ça parle? La seconde face est une reprise de Arthur Alexander (elle est très réussie) « Ne vois-tu pas? », pourquoi n’avoir pas fait de reprise d’un titre Français que tu aimes?

J’avais imaginé quelqu’un qui tue le temps parce que son amour l’a quitté, mais cette personne est quelque peu désillusionnée et paranoïaque à cause de cette situation. Donc il est décrit comme un « tueur en série » qui peut se cacher dans n’importe quel appartement, mais qui est en réalité inoffensif. Florent m’a dit que la même expression était utilisée dans les deux langues (« killing time »), donc on est parti là-dessus. On pensait que ça fonctionnerait très bien en français, un peu comme une chanson des sixties. N’ai-je pas raison? Florent et moi avons travaillé ensemble sur les paroles.

Avec Florent Barbier (à gauche)

On pensait que la chanson d’Arthur Alexander fonctionnerait également bien en français. J’adore ses chansons bien sûr. Encore une fois, Florent et moi avons travaillé sur la traduction pour trouver le bon rythme. On voulait créer quelque chose de nouveau, plutôt que de reprendre un classique français que j’apprécie. Si on avait choisi cette facilité, tout ce qu’on aurait fait aurait souffert de la comparaison avec l’original, et j’aurais eu une foule de fans de yéyé furieux à mes trousses qui m’aurait pourchassé dans les rues de Paris, comme le jour de la prise de la Bastille.

Ceci étant dit il y a un ou deux classiques français que j’aimerais reprendre, mais encore une fois il faudrait que je fasse en sorte que ce ne soit pas une pâle copie de l’original, ça ne sert à rien de faire un énième disque pour rien. Cependant il y a une chanson de Françoise Hardy que j’aimerais reprendre (je ne dirais pas laquelle). Et il y a fort à parier que le Comte Psychédélique sera de retour bientôt avec un nouveau 45 Tours.

« on essayait d’empêcher Johnny Thunders de monter sur scène, – on le connaissait bien de New York, et on savait qu’il avait la ferme intention de saccager le concert« 

Lors des concerts au Gibus à Paris (d’où est tiré vos disques live « Speed connection I and 2″), pourrais me citer une ou plusieurs anectodes au sujet de ces dates?

Une ou deux anecdotes? On pourrait écrire un livre entier au sujet de la fabrication de cet album, voire même deux volumes. L’idée de l’album vient de notre bon ami corse Henri Padovani, qui m’a toujours fait penser à la star de film de gangster George Raft. Henri avait l’habitude de sortir une vielle pièce de dix francs et la faisait sauter à la manière de George Raft. Henri était le premier guitariste de The Police, mais il n’avait pas voulu se faire teindre en blond. Un corse blond ? Ridicule. En tout cas, il était notre principal contact à IRS Records en France. Nous devions enregistrer le disque en une nuit au célèbre Petit Gibus, les pochettes (dessinées par Serge Clerc) étaient déjà imprimées, Henri devait sauter dans un avion pour la Hollande où une usine de pressage avait été réservée, et le disque devait être pressé ce jour même ! Voilà !

D’un côté on essayait d’empêcher Johnny Thunders de monter sur scène, – on le connaissait bien de New York, et on savait qu’il avait la ferme intention de saccager le concert avec ses singeries de défoncé, ce dont nous n’avions pas besoin -, de l’autre Peter Buck de REM arrivait d’Angleterre en avion, pour nous rejoindre sur scène sur « Wind out » que Michael Stipe avait écrit pour nous, ou du moins nous l’avait laissé car c’était trop simple à jouer pour REM ( il a changé d’avis là-dessus aussi). En tout cas, l’excitation est à son comble, on annonce Peter Buck, il saute sur scène, notre tourneur tout sourire lui tend une guitare complètement désaccordée. La chanson est massacrée mais notre négligeant et incompétent tourneur sera récompensé par une belle carrière avec nos amis The HooDoo Gurus. Quelle est la morale de cette histoire? A propos de prise d’otages, Les Fleshtones n’ont cessé de discuter du film français Les Spécialistes » qui passait alors au cinéma le Rex et dont on faisait beaucoup de publicité autour. Pour la promo il y avait des effigies en carton grandeur nature des stars Gérard Lanvin et Bernard Giraudeau attachés ensemble avec des menottes très réalistes, comme ils apparaissaient sur toutes les affiches en France. Sur le chemin du Gibus, notre batteur Bill Milhier et feu Gordon Spaeth, notre saxo, demandent au taxi de passer devant le Rex, dans un timing parfait ils sautent dehors, jettent les figurines de Lanvin et Giraudeau dans le taxi et se précipitent sur la scène du Gibus, pile quand on commence le concert ! Nous jouons tous notre emblématique ‘Powerstance’ en compagnie de ces stars du film d’action à la française, quand le public enragé monte à l’assaut de la scène et déchire les effigies de Lanvin et Giraudeau avant même qu’on entame le refrain de notre chanson d’ouverture. Je garde le reste pour le livre…

Quels sont tes chanteurs et groupes Français favoris présents ou passés ?

Je pense en avoir déjà parlé, mais il y a beaucoup de disques français que j’adore, et, comme je l’ai dit, si je déclare que j’aime un groupe comme The Norvins, alors ça va faire chier une dizaine d’autres groupes que j’aime. Bien sûr, on avait un lien particulier avec les Dogs. J’ai produit un album avec Los Mescaleros – super groupe, super album Et ces frères Casas sont géniaux (des mauvais génies ? sûrement pas !). Je devrais y ajouter sans hésiter The Playboys, ils sont une inspiration depuis leurs débuts, et François est la seule personne à m’avoir vraiment impressionné sur scène – au festival d’Angoulême, je crois (The Cosmic Trip). Les Gris-Gris sont super également, il y a quelques merveilleux titres des Rita Mitsouko, Charles Trenet, bien sûr, et Dutronc, toujours. Vaste question, il faudrait être plus précis !

Quels sont tes meilleurs souvenirs de concert avec les Fleshtones ici en France plus ou moins récents ?

Quand on revient à Paris, on est accueillis si chaleureusement, que ça me touche vraiment beaucoup. Sincèrement, j’adore l’esprit de camaraderie et la gentillesse que l’on rencontre dans quasiment tous les endroits où nous jouons à travers la France. J’en suis venu à vraiment apprécier le rythme inhérent à la tournée – Arriver, rencontrer l’équipe, parfois visiter la ville si on a le temps, partager le repas backstage avec l’équipe, le concert et la rencontre avec le public… Que des bons moments.

Qu’aimes-tu le plus chez nous les Français, et ce que tu détestes le plus ?

Question délicate, car la plupart des choses que je pourrais détester chez les français, ce sont aussi les choses que j’aime ! Ce qui est merveilleux et séduisant, c’est votre philosophie de la vie, les relations entre les gens. Cela comprend la nourriture et la boisson, mais aussi la loyauté envers les gens et les idéaux, et puis l’art – heureusement ça inclut le rock’n’roll ! Votre langue me cause pas mal de problèmes, ainsi qu’à tous les anglophones. On a tendance à penser que les Français sont des pervers avec leur langue, mais j’ai appris que vous ne cherchez pas spécialement à être exigeants, c’est juste que votre langue doit être parlée correctement, sinon c’est du charabia. Vu qu’on tourne en France depuis 1982, Jean-Luc, notre agent français, ça le fait rigoler, il donne encore un siècle aux Fleshtones pour parler le français.

Je t’ai vu notamment à Nantes au Stakhanov il y a quelques années, c’était un peu la folie, te souviens-tu de ce concert ?

En fait c’est Jean-Marc du Stakhanov qui nous a fait visiter Nantes, on a passé du bon temps. Le concert, c’était une nuit dingue, géniale. Une petite salle, mais pas minuscule, un super public, parfait pour les Fleshtones. Et puis, bien qu’on soit allé à Nantes plein de fois, ce weekend-là nous voyions la ville comme pour la première fois, il y avait tellement de vie et d’énergie. On a passé un super moment. Il y a même eu le lendemain un grand classique, une émeute étudiante, on pouvait y assister confortablement installés dans un café. Typiquement français !

Avez-vous des exigences gastronomiques particulières lors de vos tournées en France ?

On essaie de « manger local » (rires), cela inclut un couscous au moins une fois dans la tournée ! On essaie de boire local également. C’est sympa d’être invité dans les vignobles et les châteaux par les gens que nous rencontrons. Après deux expériences de mort imminente, j’avais évité les huitres, mais j’essaie d’y revenir petit à petit. On évite la nouvelle cuisine ainsi que les sandwichs triangle. Je préfère ne pas manger plutôt que de manger ça. Ce sont des symptômes d’une détérioration de la cuisine française. Il y a tout de même des restaurants traditionnels où on aime retourner encore et encore.

Quand revenez-vous en France ou à Nantes ? J’espère que nous aurons l’occasion d’entendre « Le tueur du dernier étage » ? ou « Ne vois-tu pas?

On reviendra en Novembre ! Je ne suis pas sûr de chanter l’une ou l’autre, elles n’ont pas été enregistrées par les Fleshtones, et ils ne savent pas les jouer. A côté de cela, comme j’aime le dire, c’est plus facile pour moi de chanter en espagnol qu’en français. Vous les Français, vous avez un rapport spécial à votre langue, vous êtes très exigeants – je sais, c’est dans votre nature. Peut-être que je les chanterai en espagnol.

As-tu déjà rencontré des grands noms issus de la scène yéyé Française?

Non, jamais, aussi étrange que cela puisse paraître après toutes ces années. Mais j’ai le même sentiment pour eux que celui qui m’anime depuis de nombreuses années envers les artistes américains ou anglais dont j’adore les disques – Je n’ai pas besoin de les rencontrer. Je préfère garder le souvenir de leurs disques.

Avec quel artiste ou groupe Français aimerais-tu partager la scène?

Bon, pour Johnny c’est un peu trop tard. Dutronc, bien sûr, mais peut-être pas très aisé. Hardy, peut-être… Il y a beaucoup de nouveaux groupes que j’adore, mais je n’ai pas envie d’en citer un et laisser les autres de côté !

Interview : Frédéric QUENNEC / Traduction : Nicolas QUENNEC

Crédit photo : William Milhizer.

Publié par theesavagebeat

Ce blog propose des articles, principalement des interviews, sur des artistes ou groupes rock, punk rock et rock garage. Il est basé à Nantes (France). Le nom Thee Savage Beat est un hommage au groupe nantais Thee Death Troy ainsi qu’au titre des Dictators « The Savage Beat ». Ce blog est tenu par Frédéric Quennec et Nicolas Quennec.

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