
Bonne nouvelle : Le trio garage rock Demolition Doll Rods originaire de Detroit est de retour ! Deuxième bonne nouvelle : leur nouvel album est excellent et est fortement influencé par les Cramps, les Rolling Stones, Bo Diddley et tout ce que le rock and roll a donné de meilleur. Les DDR ont réalisé quatre albums et ont assuré les premières parties de tournées d’Iggy, des Cramps, de RL Burnside et ont même croisé le fer avec Mr Rhythm aka Mr Andre Williams, aujourd’hui disparu. Ils reviennent quatorze ans après leur séparation. Des années bien remplies : A côté d’activités professionnelles, ils nous ont accompagnés pendant toutes ces années avec les garage bands The Gories et Danny & the Darleans, ou bien en solo (sous le pseudo Danny Kroha pour Danny Doll Rods le guitariste, et sous son propre nom pour Margaret Doll Rod). A la veille d’un nouvel album solo à venir pour Danny Kroha (qui sortira en février 2021 chez Thirdman records, le label de Jack White), Danny et Margaret des Demolition Doll Rods ont eu la gentillesse de répondre à quelques questions depuis Detroit, cité du rock and roll !
Thee Savage Beat : Pourquoi votre nouvel album s’intitule « Into the brave » ? Doit-on y voir un lien avec le climat actuel ? Est-ce une référence au livre d’Aldous Huxley « The Brave new world » ?
Margaret Doll Rod: Il y a des paroles dans “Humble Bow” (une des nouvelles chansons sur l’album) qui disent: “Shake my way into the brave” (Secoue-moi et donne-moi du courage). Danny a aimé ça et l’a suggéré pour le titre de l’album. C’est ma vision de la vie, et c’est une coïncidence ou peut-être même une prémonition de ce dont on a vraiment besoin aujourd’hui.
Danny Doll Rod: C’est Margaret qui a écrit ça. Ça n’a pas de lien avec la situation actuelle ou avec “Brave new world”. Sortir un album treize ans après le dernier, c’est du courage quand même, et j’ai pensé que ce titre le reflétait bien.
Comment est venue l’idée d’une reformation et de ce retour sur votre premier label « In The Red » ?
Margaret: Nos proches ont œuvré assidûment dans l’ombre pour notre reformation.
Danny: C’est grâce à ma femme et au mari de Margaret. Ils sont tous les deux d’origine italienne et sont de bons amis. Mon groupe Danny and the Darleans s’était séparé et ma femme m’encourageait à lancer un autre groupe. Ça ne me disait rien, je n’avais pas le coeur à ça. Margaret était dans un groupe, Heartthrob Chassis, et son guitariste avait quitté le groupe pour faire autre chose. C’est alors que le mari de Margaret et ma femme se sont parlés, il lui a appris le départ du guitariste. Et donc, un jour ma femme m’a dit “Prends ta guitare, on va chez Margaret”. J’ai dit “Ho, OK” et on se retrouve là-bas à commencer à jouer avec le batteur de Heartthrob Chassis, et tout de suite nous viennent des idées de chansons. Je savais que Larry Hardy du label In The Red serait intéressé par notre reformation, donc je l’ai appelé et il était très enthousiaste. On a enregistré une démo qu’on lui a envoyée, et il a beaucoup aimé. Il nous a suggéré d’enregistrer un album.
Pourquoi avoir attendu quatorze ans avant un nouvel album des Demolition Doll Rods ?
Margaret: Je n’imaginais pas qu’on jouerait ensemble à nouveau. Donc pour moi, quatorze ans c’est pas grand-chose.
Danny: On avait d’autres occupations. Le line-up original des Doll Rods est resté ensemble pendant treize ans. C’est une belle longévité pour un groupe, on était tout le temps ensemble. Moi j’avais besoin d’un break. Mais je n’imaginais pas que ce break durerait quatorze ans !

Dans quelles conditions s’est déroulé l’enregistrement de l’album ?
Margaret: On a enregistré au studio de Chris Koltay, là où on avait enregistré notre dernier album vers 2003. C’est à Detroit, sur Michigan Avenue. C’est très sympa, et il y a deux très gros chats.
Danny: On était très à l’aise avec lui, on avait déjà travaillé ensemble, il était familier de notre son. On a enregistré la base des morceaux en live au studio, ensuite on a posé les voix et quelques solos de guitare, mais la plupart était jouée en live. On voulait que ça sonne live.
Quels sont les thèmes des paroles des chansons de votre dernier album ? D’où vous vient l’inspiration ?
Danny: C’est Margaret qui a écrit toutes les paroles mais je sais que mon chien a été une grande inspiration pour cet album ! En parlant d’inspiration, j’ai écrit une chanson, “We Gotta Get Baby Sis Outta Jail”. C’est une histoire vraie: On était en studio avec Andre Williams (NDLR: Qui a lui aussi vécu à Detroit) pour enregistrer l’album Silky. Il avait une envie de barbecue, alors on l’a emmené au “Uptown BBQ”, et sur le chemin Christine “Thump” Doll Rod nous appelle. Elle nous annonce que le bar où elle travaillait était investi par la police, et qu’elle était arrêtée. Alors Andre s’agite et hurle: “IL FAUT SORTIR BABY SIS DE TAULE”. Ça m’a inspiré une chanson (NDLR: Ce serait un titre écrit pour Andre Williams sorti en 2012 sous le titre I Gotta Get Shorty Out Of Jail, sur l’album Night & Day) .
Margaret: Mes sources d’inspiration: Les poulets, les chiens, la coiffure, la lumière, le rythme, les amis d’autres galaxies, les couleurs, la télépathie, la croyance, et ma sœur. Les gens qu’on aime, et toutes les bonnes choses qui nous arrivent.
On peut sentir dans le dernier album, des sons évoquant Jimi Hendrix, le Velvet Underground, les Rolling Stones, The Cramps, Bo Diddley, New York Dolls, ais-je raison ? Quelles sont les autres influences musicales du groupe ?
Danny: Ouais, c’est exactement ça ! Ce sont toutes des grandes influences, encore aujourd’hui. J’ajouterai The Stooges, Ramones, Yardbirds, The Who, Troggs, Howlin’ Wolf, Muddy Waters, Ike and Tina Turner, et James Brown.
Margaret: Ike and Tina Turner, The Stooges, Shirley Ann Lee, Alex Chilton et The Angels (NDLR: un girl group sixties du New Jersey).

Etes-vous fiers de vivre à Detroit ? En quoi est-ce une ville inspirante pour les musiciens ?
Danny: Ouais, je suis très fier d’être de Detroit. Fier de toute la super musique qui est issue de cette cité. C’est un endroit parfait pour les artistes, la vie est moins chère ici. Dans quasiment toutes les maisons il y a un sous-sol, on peut y répéter. Ce qui est bien, c’est que Detroit n’est pas vraiment un endroit à la mode, on est un peu hors du temps en quelque sorte, on élabore notre son à notre propre rythme, on ne suit pas les dernières tendances. Le riche patrimoine musical de cette ville vient à mon avis de tous ces gens venus du sud pour travailler dans l’industrie automobile.
Margaret: Je ne dirais pas que je suis fière, je dirais plutôt que je suis reconnaissante envers Detroit. C’est un endroit unique à l’histoire très riche, avec des voix d’ici et de maintenant, et aussi au-delà. Il y a dans cette ville une énergie qui te remplit l’âme, qui te fait maintenir le contact avec les battements de ton cœur, suffisamment pour irriguer tes veines avec de l’adrénaline.
Vous avez fait la première partie d’Iggy Pop, des Cramps, de Jon Spencer, Andre Williams, quelles rencontres avec des musiciens ont été déterminantes dans votre vie et en quoi ?
Margaret: Ces personnes ont ouvert nos cœurs, et ont été assez gentilles pour nous permettre de nous remuer le cul sur scène pour leur chauffer la place avant qu’elles-même remuent leur cul. C’était le pied de jouer avec RL Burnside et tous les magnifiques musiciens qui nous ont donné des frissons avec leurs âmes, partout dans ce bel univers.
Danny: C’est très instructif de tourner avec des musiciens-performers d’une grande qualité, car tu les vois jouer tous les soirs pendant toute la tournée. Tu les vois tout donner soir après soir, et ça t’inspire. C’est très valorisant quand des performers de ce niveau te choisissent pour faire leur première partie. C’est très encourageant et ça te crédibilise. Une fois, Iggy a assisté à l’intégralité de notre show depuis un côté de la scène. Je ne pense pas qu’il fasse souvent ça.
Est-ce en voyant Iggy nu sur scène, que vous avez décidé de tomber les vêtements sur scène ?
Danny: Non, c’est pas à cause de lui. Margaret n’a jamais trop aimé porter des vêtements ! C’est libérateur, c’est plus confortable pour se déplacer. Et puis visuellement ça en jette.
Margaret: Je n’ai jamais vu Iggy nu sur scène, mais j’aimerais voir ça. Selon moi, l’inspiration de notre visuel sur scène vient d’une pub télé où on voit un Indien au bord de la route qui pleure quand il voit les déchets que les gens jettent sur la route. Ça m’a fait penser que notre monde était comme nos corps, que nous mettons des déchets sur nos corps. Que nous traitons notre monde comme on se traite nous-même.
Est-ce une difficulté d’être nus sur scène dans un pays aussi puritain que les États-Unis ? Est-ce mieux accueilli en Europe ?
Danny: Je pense que c’est mieux vu en Europe. Aux USA on a longtemps affublé du surnom de “groupe naturiste”. C’est pas vraiment un problème, mais ça ne fait pas très sérieux. Mais on le prend bien. On a le sens de l’humour et on essaye de pas trop se prendre au sérieux.
Margaret: On nous a même empêché de jouer dans la Bible Belt (NDT: États américains très religieux). Montrer un bout de chair aux USA c’est assez mal vu.

En quoi la religion a une influence sur votre musique ?
Margaret: Je crois que c’est plus la spiritualité que la religion qui inspire la musique.
Danny: On croit tous beaucoup en une force supérieure. Andre appelait ça “l’être supérieur” et on y croit. Pour moi c’est une question de foi. Plus tu crois dans une entité inconnue, plus cette force peut te toucher. C’est paradoxal, mais c’est ça la foi.
Faire de la musique, est-ce un full time job ?
Danny: Ca ne l’a jamais été. J’ai toujours été un musicien semi-professionnel. Je suis qualifié pour certains travaux, en particulier le plâtre et la peinture.
Margaret: Faire de la musique, ce n’est pas un boulot, c’est un rêve devenu réalité.
Si l’autre devait incarner un personnage du passé, pas nécessairement en musique, qui serait-il ?
Danny: Il y a quelques années, une fois j’étais en colère contre Margaret, et je lui ai lancé: “Tu te prends pour Jésus et Elvis en même temps !”. Ça l’a amusé.
Margaret: Pour Danny, peut-être Speed racer ou Pépé le putois.
Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ?
Margaret: Des lunettes de soleil.
Danny: Des outils. Un couteau, une scie, une hache. Ce genre de trucs.

Pouvez-vous me citer 10 albums à écouter en confinement ?
Margaret : La BO de Peter Pan, Stooges Fun House, Dedicato a Milva di Ennio Morricone, Velvet Underground & Nico, n’importe quel album de Ike & Tina Turner, Big Star, Syd Barrett, Mad Cap Laughs, Rusty Warren Knockers Up, Betty Davis Nasty Girl, T Rex, Electric warrior.
Danny: Le premier Stooges, Le premier Velvet Underground, le premier New York Dolls, le premier Ramones, James Brown Cool, Tough, Pure…, Bo Diddley’s Greatest Hits, Stones Beggars Banquet, Let It Bleed, John Lee Hooker The Modern Recordings, Howlin’ Wolf’s Greatest Hits.
Que connaissez-vous de la culture française ?
Margaret: Ce que je sais de la culture française, c’est que j’aimerais en savoir plus.
Danny: Le béret, la baguette, et le vin. C’est ce que connaissent la plupart des Américains. J’en connais un peu plus: Truffaut, Godard, Cocteau, Voltaire, Erik Satie, Baudelaire; L’impressionnisme et le post-impressionnisme sont très connus ici: Manet, Degas, Cézanne, Renoir, Gauguin, Toulouse-Lautrec. Je ne connais que l’art en fait, je ne connais pas grand-chose sur le reste.

En quoi croyez-vous ?
Margaret: Je crois absolument en tout et en tout le monde.
Danny: Je crois en l’âme éternelle, je crois que l’énergie ne peut être ni créée ni détruite.
Comment voyez-vous l’avenir des musiciens indépendants et des clubs concerts avec le Covid ? Quand espérez-vous rejouer en Europe ?
Margaret: Attends, j’astique ma boule de cristal… Je vois un avenir radieux rempli de gens sympa qui aiment les musiciens. Les solutions ça serait de se tenir prêt, de remplir son cœur d’espoir et de réfléchir à quel endroit on aimerait être. Et puis toutes ces choses époustouflantes qu’on aimerait faire et qui arrivent. J’aimerais jouer aussi vite que possible, qu’on soit tous réunis pour prendre du bon temps.
Danny: Le futur des salles de spectacle est assez sombre. Les musiciens indépendants continueront de faire de la musique même s’ils ne peuvent pas jouer en live et partir en tournée. Je ne sais pas quelles seraient les solutions. Mon père disait “Il faut toujours que tu ais autre chose à côté pour pouvoir te retourner.” Il disait aussi: “Il faut que tu ais un métier”. Donc je suis content d’avoir mon boulot à côté. Je ne sais pas ce qui restera après cette pandémie. J’ai pas trop envie d’y penser. J’ai peur que disparaissent tous les petits commerçants et que les grandes entreprises étendent leur emprise. Ça avait déjà commencé, et je crains que la pandémie accélère ce mouvement. J’espère jouer en Europe dès que ça sera autorisé. Ça me manque de jouer en live et de partir en tournée.
En quoi l’élection de Joe Biden peut changer les choses positivement pour vous ?
Margaret: Je ne sais pas trop, mais je suis très impatiente de le découvrir.
Danny: Ce qui change pour moi, c’est que je suis content que Trump ne soit plus là. C’est moins stressant d’avoir des gens plus sensés au pouvoir. J’espère que Biden écoutera Bernie Sanders.
Que pensez-vous de l’idée selon laquelle le rock est en train de mourir ? De plus de nombreuses figures marquantes ont disparu en 2020…
Danny: Eh bien, en termes de popularité, les jeux vidéo ont récemment supplanté la musique chez les jeunes. Donc on peut dire que quelque chose meurt.
Margaret: Le rock ne meurt pas, il ne disparaît pas, il nous donne de l’espoir, de la joie et de l’inspiration. Il nous conduit aux frontières de nos esprits et fait chavirer nos âmes. Des nouveaux héros sont là, prêts à vous surprendre, et il se peut qu’ils n’aient même pas conscience de leur existence. On a tant de choses à découvrir, tout le temps. Vous connaîtrez bientôt un nouveau frisson.
Interview : Frédéric Quennec / Traduction : Nicolas Quennec
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